FANDOM


« Je ne suis pas venu ici pour engager la Confrérie », dis-je d'un ton respectueux.

« Dans ce cas, qu'est-ce qui vous amène ? », demanda la Mère de la Nuit sans me quitter des yeux.

Je lui expliquai que je désirais en savoir plus sur elle. Je ne m'attendais pas à ce qu'elle réponde, mais elle le fit :

« Toutes ces histoires que vous autres écrivains imaginez à mon sujet ne me dérangent pas », sourit-elle. « Certaines d'entre elles sont très amusantes, et certaines sont bonnes pour les affaires. J'aime particulièrement cette histoire de femme sombre et sensuelle nonchalamment étendue sur un divan dans la fiction de Carlovac Villenouet. La vérité est que mon histoire ne ferait pas un récit très dramatique. Il y a très, très longtemps, j'étais une voleuse, à l'époque où la guilde des voleurs faisait ses premiers pas. C'est tellement pénible de devoir se déplacer sans bruit lorsqu'on procède à un cambriolage… Nombre d'entre nous trouvaient qu'il était bien plus efficace d'étrangler l'occupant de la maison. Pour des raisons purement pratiques. Je suggérai donc à la guilde qu'un segment de notre ordre soit dédié à l'art et aux sciences de l'assassinat.

Cela ne me paraissait pas être une idée spécialement discutable », ajouta la Mère de la Nuit en haussant les épaules. « Mais nous avions des spécialistes en vol à la tire, en cambriolage par les toits, en crochetage, en recel… toutes les autres composantes essentielles de notre profession. Mais la guilde jugea qu'encourager le meurtre serait mauvais pour les affaires. C'était trop, bien trop, dirent-ils.

Il se pourrait bien qu'ils aient eu raison », continua la vieille femme. « Mais, quoi qu'il en soit, je découvris que la mort prématurée de nos cibles s'avérerait profitable. Non seulement il est possible de cambrioler le mort, mais si la victime a des ennemis, ce qui est souvent le cas des gens riches, il est possible de se faire payer plus cher encore. Ayant compris cela, je me mis à tuer les gens différemment. Après les avoir étranglés, je déposai deux cailloux sur leurs yeux, un noir et un blanc.

- Pourquoi ? », Demandai-je.

« C'était une sorte de carte de visite. Vous qui êtes écrivain, vous n'avez pas envie de voir votre nom sur la couverture de vos livres ? Je ne pouvais pas utiliser mon nom, mais je voulais que les clients potentiels me connaissent et connaissent mon travail. Je ne le fais plus, je n'en ai plus besoin, mais à cette époque, c'était ma signature. Les gens se passèrent le mot et bientôt je fus à la tête d'une affaire très profitable.

- Qui est devenue ensuite la Morag Tong ? », Demandai-je.

« Oh, par les dieux, non », sourit la Mère de la Nuit. « La Morag Tong était là bien avant moi. Je suis âgée, c'est vrai, mais pas à ce point. J'ai simplement engagé certains de leurs assassins lorsqu'ils ont commencé à se diviser après le meurtre du dernier potentat. Ils ne voulaient plus être des membres de la Tong, et comme je dirigeais le seul syndicat d'assassins ayant un peu d'envergure, ils ont tout naturellement rejoint mes rangs. »

Je formulai soigneusement ma question suivante :

« Allez-vous me tuer à présent que vous m'avez raconté tout cela ? »

Elle hocha tristement la tête, poussant un soupir de grand-mère bienveillante.

« Vous êtes un jeune homme si gentil et si poli, cela me peine de me séparer de vous. J'imagine que vous n'accepteriez pas de faire une concession ou deux en échange de votre vie ? »

À ma grande honte, je donnai mon accord. Je promis que je ne révélerais rien de notre rencontre, ce qui, comme le lecteur s'en rendra compte, est une promesse que je finis par décider de briser, des années plus tard. Pourquoi ai-je ainsi mis ma vie en danger ? À cause des promesses que j'ai tenues.

J'ai aidé la Mère de la Nuit et la Confrérie noire à accomplir des actes trop méprisables et trop sanglants pour être consignés sur le papier. Ma main tremble quand je songe aux personnes que j'ai trahies à partir de cette nuit-là. J'ai tenté d'écrire de la poésie, mais l'encre semblait se transformer en sang. Finalement, j'ai fui et changé mon nom, pour vivre dans un pays où personne ne me connaîtrait.

Et j'ai écrit ceci. La véritable histoire de la Mère de la Nuit, à partir des propos qu'elle m'a tenus la nuit de notre rencontre. Ce sera la dernière chose que j'écrirai jamais, j'en ai la certitude. Et chaque mot est vrai.

Priez pour moi.

Note de l'éditeur : bien que le texte ait à l'origine été publié de manière anonyme, l'identité de l'auteur n'a jamais été vraiment mise en doute. Toute personne un tant soit peu familière avec l'œuvre du poète Enric Milres reconnaîtra dans « Témoin sacré » la cadence et le style caractéristiques d'ouvrages tels que « Alik'r ». Peu de temps après la publication, Milres fut assassiné et l'auteur du crime ne fut jamais identifié. Il avait été étranglé, et deux cailloux, l'un noir, l'autre blanc, avaient été enfoncés dans ses orbites. De manière très brutale.

Interférence d'un bloqueur de publicité détectée !


Wikia est un site gratuit qui compte sur les revenus de la publicité. L'expérience des lecteurs utilisant des bloqueurs de publicité est différente

Wikia n'est pas accessible si vous avez fait d'autres modifications. Supprimez les règles personnalisées de votre bloqueur de publicité, et la page se chargera comme prévu.

Sur le réseau FANDOM

Wiki au hasard